De la sélection naturelle à l’admission sociale.

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Lors du dernier article nous avons abordé l’idée que la distinction entre l’homme et le reste du règne animal tenait essentiellement en la capacité humaine à façonner son propre environnement et transcender son milieu en refusant de vivre selon les règles de la nature pour vivre selon les sienne propres: celles de la société. Nous avions retenu de tout cela que contrairement au pessimisme ambiant (j’affirme une fois de plus mon optimisme) il n’existe pas de fatalité sociale, de « réalité » sinistre qui justifierait le dureté, la cruauté et le manque d’humanité de notre modèle social. La société est le produit de l’homme, sa création, son oeuvre comme j’aime à l’appeler, elle n’est pas cette énergie préexistante à l’humanité sur laquelle nous n’avons aucun contrôle qu’est la nature. Il nous appartient donc d’en faire ce lieu où l’humanité, au travers de chaque individu, pourra librement développer sa richesse et libérer son potentiel créateur.

Voyons donc quel est le sens de toute société: si s’opposer aux règles de la nature, permettre un environnement plus juste, moins hostile, ou peut-être simplement plus facile, c’est donc que le progrès de l’humanité ne peut se faire que dans le sens de la solidarité. Et de ce constat on pourrait dire que l’enlisement de nos sociétés, que nous constatons tous, pourrait être attribué à un besoin de réforme profonde de nos modèles sociaux, devenus obsolète suite au succès de l’ère industrielle, causant ainsi la le sentiment de confusion de notre époque.

Attention toutefois: je parle ici de confusion et non de décadence, car l’amalgame est vite atteint quand on aborde le débat de l’état socio-politique du monde. Mettons un frein tout de suite aux mésinterprétations: je me situe radicalement à l’opposé des théories de la « décadence » qu’on entend, à mon goût, bien trop souvent. « Tout se perd », « c’était mieux avant », « l’humanité court a sa perte »… autant de phrases qu’on entend presque quotidiennement de nos jours et qui n’ont souvent pour conclusion que de supposer qu’on ferait mieux de tous se tirer une balle dans la tête tout de suite car rien ne va aller en s’arrangeant. Je ne considère pas que les choses aillent moins bien qu’avant, peu importe la crise, peu importe les guerres, peu importe les armes de destruction massives, peu importe les conflits et la famine dans le monde. Bien sûr je ne considère pas toutes ces choses comme des bonnes nouvelles, mais elles ne m’empêchent pas de penser qu’au delà de ces problèmes, tout va pour le mieux. Je le pense, tout va pour le mieux au sens ou la situation n’a jamais été aussi favorable à un changement de paradigme sans précédent. Je ne considère donc pas que tout aille pour le mieux tout de suite, dans l’immédiat, mais simplement qu’on est au plus haut potentiel d’accomplissement du sens de l’humanité dont je parlais à l’instant.

La vie sauvage ne consiste pas seulement à se promener dans les bois un après-midi d'été.

La vie sauvage ne consiste pas seulement à se promener dans les bois un après-midi d’été.

J’ai conscience d’une chose également: je parle abondamment ici des vertus de la société et de son opposition à la nature, pourtant il ne s’agit pas de détester la nature et j’ai, à vrai dire, pour elle un profond respect, au point de lui avoir attribué dans ma vie une place très importante. Le contact avec la nature est vital et elle est incontestablement source d’une beauté inégalée, source de la vie elle-même, la nôtre y compris. Ce à quoi je m’oppose c’est au sentiment d’exotisme naturaliste. En sociologie, le terme exotisme définit l’idéalisation d’une société ou culture extérieure à la sienne, le terme s’oppose à l’ethnocentrisme qui définit la croyance en sa culture comme étant absolue et supérieure à toutes les autres. L’ethnocentrisme pousse donc à interpréter toutes les autres cultures au travers du spectre de la sienne, souvent de sorte à conforter notre croyance en sa supériorité. Or bien que l’ethnocentrisme soit une erreur de parti-pris et que l’exotisme en soit l’inverse, ce dernier est cependant coupable de la même faute : il pousse à idéaliser une culture dont on ignore généralement la réalité, souvent afin de critiquer sa propre culture bien plus que de louer réellement les mérites d’une autre. Je transpose ce terme à l’idée de nature car je considère (nous y reviendrons dans un autre article) que la nature peut être vue comme une forme de culture, une culture non-humaine, et non pas un absence de culture. L’idée d’une nature noble, saine, harmonieuse et pacifique, à laquelle la société s’opposerait brutalement à grand coups de bulldozers, est généralement celle qui est à l’esprit lorsqu’on parle d’un besoin de se rapprocher de la nature. Mais n’est-ce pas finalement à une nature domestiquée que l’on rêve là? Car une réalité que peu admettent c’est que la nature est l’absence de toute civilisation, elle est donc barbare d’une manière on ne peut plus littérale. J’ai bien assez côtoyé le milieu sauvage pour avoir appris que la vie naturelle n’est pas cet Eden auquel on pense quand on la nomme, elle est certes magnifique, authentique et intense, mais elle est aussi difficile, impitoyable et cruelle. C’est de survie qu’il s’agit, rester en vie, défendre son existence au détriment, souvent, de celle des autres.

C’est à cet aspect là de la nature que la société s’oppose, à aucun moment il ne s’agit de préférer le dioxyde de carbone des voitures à l’oxygène des arbres, le bitume à la pelouse ou le bruit des marteaux piqueurs au chant des oiseaux, simplement d’imaginer un milieu de vie où il soit possible d’admirer toutes ces choses, cesser de se préoccuper de sa survie pour avoir le temps de s’intéresser à toutes ces choses inutiles à notre survie mais pourtant indispensable à notre vie. Ma vision de la société est donc celle de la quête du partage de la vie que j’oppose à la lutte pour la survie. Et c’est précisément cette notion qui, je pense, est la clef de voûte de la transition que nous vivons actuellement. Car si la société s’est construite en opposition à la survie, elle ne s’est pas moins bâtie sur le même principe de compétition qui nous a été imposé comme à toute autre espèce. Comment faire alors pour entamer une transition d’une société compétitive à une société collaborative?

En premier élément de réponse, je m’étonne souvent d’une chose: nous avons entamé l’ère industrielle avec un objectif clair et concis, celui d’employer la mécanique (et aujourd’hui la robotique) pour libérer l’homme de sa servitude au labeur. Nous avons donc passé l’intégralité du siècle dernier à tendre vers un but précis: réduire la charge de travail. Pourquoi, par quelle supercheries intellectuelle, peut-on alors en arriver aujourd’hui à se plaindre d’en manquer? Nous déplorons aujourd’hui le succès d’un siècle d’efforts d’émancipation de la plus inextricable des responsabilités: celle du travail. Amorcer la transition, c’est donc commencer par une réflexion sur la place du travail dans notre existence et questionner la persistance de la glorification de l’emploi comme valeur ultime d’accomplissement de l’homme.

Si l'emploi est la seule source de revenu, que faire quand il n'y a plus assez d'emplois pour tout le monde?

Si l’emploi est la seule source de revenu, que faire quand il n’y a plus assez d’emplois pour tout le monde?

Ce qui cloche à notre époque, ce n’est donc pas le manque de travail (dont au siècle dernier on se plaignait de l’abondance), mais simplement sa fonction au sein de la société. On considère encore l’emploi comme unique source de rémunération, comme si l’un et l’autre étaient indissociables: un individu que ne travaille pas n’obtient pas de salaire et, celui-ci étant indispensable à sa survie, chacun est alors contraint de travailler, de participer à la société au travers l’effort économique pour mériter son revenu, donc son droit à l’existence. Cette logique était certes fiable dans une société de plein emploi, où il suffisait effectivement de vouloir travailler pour pouvoir travailler et où on pouvait alors, bien que le revenu soit indispensable à la survie de l’individu, imposer le travail comme condition de son obtention. Seulement, cette époque n’est plus, l’industrialisation et la robotique ont fait leur apparition, elles ont privé et continueront de priver les travailleurs de leurs emplois en réduisant la charge totale de travail. Chaque travailleur est de plus en plus productif car le travail est de plus en plus optimisé: en 1900 un agriculteur pouvait nourrir 3 personnes sur la production de son travail (une société viable devait alors compter au moins 33% d’agriculteurs), de nos jours, un agriculteur (aidé par des machines) est capable de nourrir 120 personnes. On pourrait donc virtuellement réduire à 0.83% la part d’agriculteurs pour obtenir une société viable. La même tendance s’observe dans de nombreux domaines aussi bien manuels qu’intellectuels grâce à l’apparition et au perfectionnement constant d’outils de travail (véhicules, ordinateurs, machines domestiques, technologies de production etc.), mais que faire à partir de là? Que faire, par exemple, de ces 29,17% d’agriculteurs dont la force de travail n’est plus nécessaire au fonctionnement de la société? Qu’en faire dans la mesure où le phénomène d’augmentation de la productivité individuelle est globale et touche également les secteurs vers lesquels cette marge de population aurait pu évoluer?

De là, l’évidence s’impose: il faut proposer un système dans lequel l’emploi ne soit plus la condition de l’existence de l’individu, dans lequel on reconnaisse le succès de nos prédécesseurs et prenne conscience de leurs accomplissement. Nous sommes parvenu à libérer l’homme de sa servitude au labeur, certes pas totalement, mais déjà grandement et nous tendons toujours plus vers une émancipation totale. Il nous faut une société dans laquelle ce qui permet notre existence, le revenu, ne soit plus subordonné à des emplois dont la raréfaction entraîne la mise au rebut inévitable d’une part de la population. Ce nouveau système social, on peut espérer le voir s’accomplir au travers d’une simple réforme: celle du revenu universel inconditionnel de base qui propose de verser à tous, sans condition; un revenu suffisant pour vivre dignement cumulable avec tout autre revenu (on reviendra probablement plus en détail là dessus dans un autre article).

De ce point de vue on s’aperçoit alors d’une chose surprenante, la quasi totalité des « pires » dont on parlait tout à l’heure s’évaporent: la situation de chacun est assurée sur le long terme, les parents n’ont plus à s’inquiéter de comment leurs enfants vont s’en sortir, la crise se dissipe car les échanges commerciaux sont relancés, le chômage devient une notion obsolète, la souffrance au travail est abolie par l’équilibre des forces dans les rapports employeurs/employés, la course à la croissance laisse place à une quête de durabilité, une optique de solidarité (propulsée par la participation de tous à l’existence de chacun) permet d’envisager de relever les défis écologiques auxquels nous faisons face… Certes il reste des guerres, des conflits et des tensions politiques auxquelles la réponse n’est pas encore donnée, mais cette étape est la condition sans laquelle une solution à ces nombreux autres problèmes ne peut pas faire surface. En attribuant à chacun, sans conditions, à vie, un revenu suffisant pour vivre, on fait tomber la dernière fondation instable de la civilisation: celle de la compétition pour la survie. Et on ouvre enfin la voie à une société fondamentalement solidaire, vivante et humaine. Bien loin d’une simple réforme sociale, c’est d’un changement de paradigme agissant au plus profond de ce qu’on nomme la « nature humaine » qu’il s’agit: transcender la dernière forme d’assujettissement à l’environnement cruel et impitoyable de la nature dont nous essayons depuis toujours de nous extraire, pour fonder un environnement dans lequel il n’y a plus lieu de lutter pour sa survie mais simplement de profiter de la vie, la sienne comme celle des autres. Saura-t-on passer enfin de la sélection naturelle à l’admission sociale?

Un commentaire pour “De la sélection naturelle à l’admission sociale.”

  1. marzo

    Très très intéressant. Félicitations et merci pour ces sujets à réfléchir ainsi que par les solutions proposées.

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