Nature, humanité et société.

homme-animal

Depuis aussi longtemps que l’on sait retracer l’histoire de la philosophie, la question de la nature humaine apparaît comme l’une des question centrale de toute questionnement philosophique. L’homme a depuis toujours ressenti ce besoin de se comprendre, se définir, s’expliquer et en effet on devinera facilement en quoi il peut être déroutant pour une créature doté de la capacité de nommer, définir et interpréter les choses de se trouver incapable de se définir elle-même d’une manière précise, unanime et définitive. Si la définition commune de « l’homme » est couramment employée et admise sans controverse, la question « qu’est-ce que l’homme? » est , elle, sans réponse depuis des millénaires déjà.

RTEmagicC_homme_animal1.jpg
Caricature de Charles Darwin représenté en singe, certains ont eu un peu de mal à digérer l’idée que l’homme est un animal.

Avec elle, c’est une autre question sous-jacente qui reste non élucidée: celle de la distinction entre l’homme et l’animal. Qu’est-ce qui fait de l’homme un animal à part? Au point même qu’on l’ait longtemps considéré, et le considère encore aujourd’hui chez certaines personnes particulièrement bornées, comme « non-animal » (souvent pour l’ériger au rang de créature divine). Il y a, à l’évidence, une différence entre l’animal humain et le reste du règne animal, on le constate dans l’ensemble de son oeuvre, l’homme a démontré être capable d’accomplir des choses dont aucun autre animal n’a jusqu’alors démontré être capable sur une base régulière. Mais quelle est cette différence? Et pourquoi, alors que son constat est d’une évidence flagrante, est-elle si difficile à déterminer précisément?

Au cours de l’histoire, nombreux sont les philosophes qui se sont penchés sur la question pour tenter d’y apporter des réponses, pourtant, aucun d’eux n’est parvenu à y apporter une réponse plausible sans recourir à un argument appelant à un acte de foi (existence d’une âme divine exclusive à l’homme), simplement énumérer certaines caractéristiques propres à l’homme (comme la raison, le langage ou la perfectibilité) sans répondre directement à la question, ou encore, et c’est peut-être là les réflexions les plus sages sur le sujet, simplement constater l’étendue de notre ignorance, comme Montaigne qui démontrait que chacune des caractéristiques précédemment considérées comme propre de l’homme pouvaient s’observer chez l’animal (dans une mesure moindre certes, mais cela suffit à ne pas en faire une qualité exclusive à l’homme) et soulevait alors qu’il faudrait parvenir à expliquer comment et pourquoi une simple différence de mesure d’une même qualité aurait entraîné chez l’homme une différence aussi importante.

montaigne-1331070910
Charles de Montaigne

C’est à ce débat que j’aimerai contribuer au travers de cet article, car, voyez-vous, on s’atèle ici à résoudre des énigmes philosophiques millénaires, rien que ça. Et c’est sur un point en particulier que je tiens à réagir: L’erreur, à mon sens, est d’avoir cherché à comparer « L’homme » à « L’animal » comme chacun un tout, une entité distincte, clairement démarquée et unie. Cette comparaison part donc d’un postulat: il y aurait l’homme d’un coté, tout le reste du vivant de l’autre. Or, il n’existe évidement pas « Un homme », le fameux Homme de Platon que Diogène cherchait sans succès, pas plus qu’il n’existe « Un animal », il existe « Des hommes » et « Des animaux ». Fait que Montaigne avait brillamment exprimé en la phrase: « On trouve plus de différences d’homme à homme que d’homme à animal« , démontrant par là que les différences entre un homme et un autre pouvait être si importante qu’on eût plus vite fait de lister ce qui différencie un homme d’un animal que ce qui différencie les hommes entre eux. Et cet immense écart de « nature » entre un homme et un autre homme aura d’ailleurs été au cours de l’histoire de la philosophie le plus fiable référent pour distinguer l’homme de l’animal, ainsi que la source d’un débat sans fin sur la bonté de la nature humaine, l’homme étant capable aussi bien de briller de vertus divines que s’entacher de vices bien pires qu’on en trouve dans la nature.

Il y a cependant, et c’est là encore mon humble avis, un oubli de taille dans l’ensemble de ces réflexions sur la nature humaine et la distinction homme/animal: celui de la prise en considération de l’existence du milieu. Car je trouve que la comparaison homme/animal n’est pertinente que dès lors qu’on compare non pas « L’homme » à « L’animal » mais les interactions entre hommes aux interactions entre animaux, chacun dans un milieu donné: la nature pour les animaux, la société pour les hommes.

178423541003040jmx74d97-jpg-jpg
Impossible de rater une telle occasion d’illustrer l’expression « L’homme est un loup pour l’homme » de Thomas Hobbes.

Et c’est précisément à partir d’ici qu’une différence fondamentale semble émerger: si les hommes sont si différents des animaux, et même plus différents entre eux que ne le sont les animaux entre eux, ne pourrait-ce pas simplement s’expliquer par le fait que leur milieu n’est pas le même et que celui des hommes, plus complexe, entraîne inévitablement une plus grande variété d’individus possibles et donc une plus grande différence d’individu à individu. Ce qui à mes yeux distingue l’homme de l’animal, fondamentalement, c’est sa capacité à créer son propre milieu, à avoir su s’extraire du milieu qui lui était donné, la nature, pour bâtir le sien propre: la société. Nous ne vivons plus, aujourd’hui et depuis déjà longtemps dans différentes mesures, selon les règles de la nature, nous avons construit notre propre environnement, avec nos propres règles, plus nombreuses, plus subtiles et plus complexes que celles de la nature. On répond donc par là à la citation de Montaigne: les rôles et interaction d’individus sont simplement plus nombreux en société qu’ils ne le sont dans la nature, le champs des différences d’un homme à un autre homme est donc plus vaste que celui des différences d’un homme à un animal. Dès lors une perspective pertinente serait de comparer, non pas « l’homme » à « l’animal », mais les interactions entre hommes au sein d’une (ou plusieurs) société(s) aux interactions entre espèces animales au sein de la nature. « L’homme est un loup pour l’homme » disait Hobbes, de même que dans la nature le loup est un prédateur pour l’agneau, l’oiseau peut être allié de l’hippopotame du fait d’un bénéfice commun, des singes peuvent s’associer pour se protéger mutuellement tandis que des tigres seront en compétition pour chasser un même gibier.

On retrouve au sein de la société humaine des coalitions, oppositions, alliances, et luttes de forces qui sont l’image non pas des relations des individus d’une même espèce dans la nature, mais bien à celles des relations de plusieurs espèces différentes entre elles. Là où la nature à poussé les animaux à devenir loups, agneau, singe ou tigres, la société à poussé l’homme à devenir propriétaire, investisseur, employé, agriculteur, intellectuel, ouvrier etc. Il s’agit bel et bien d’un différent milieu, avec son propre système d’interactions (j’essaye de résister à la tentation d’inventer le terme « sociosystème » en analogie à celui d’écosystème), et non pas juste du mode de vie d’une espèce (un peu à part) selon les règles de la nature. L’ensemble du processus de création de société (j’ai aussi hésité à caser « sociétisation » mais on va éviter de contribuer à la surpopulation de néologismes de la langue française), s’il s’inscrit bien dans une réponse à un environnement préexistant auquel il est soumis, vise précisément à s’émanciper de la nature, à recréer un environnement autonome, qui, s’il est (et sera peut-être) toujours dépendant de la nature (ne serait-ce que parce que nous sommes des êtres biologiques), tend continuellement vers cette autonomie. Ce qui constitue l’essence de l’humanité, c’est cette opposition entre nature et société.

L’homme se démarque donc des autres animaux par sa capacité, et peut-être surtout son ambition, à transcender son environnement. La où toutes les autres espèces s’adaptent à cet environnement, l’homme choisit d’adapter son environnement à lui. L’interrogation qui résulte serait alors de comprendre pourquoi par exemple le chimpanzé, dont on reconnait aujourd’hui l’extrême capacité intellectuelle et qui est doté des mêmes caractéristiques physionomiques essentielles que nous (principalement le pouce préhenseur) n’a jamais cherché, lui, à bâtir son propre environnement? Qu’est-ce qui a donné cette impulsion à l’homme, cette folie de croire que lui, de toutes les autres espèces animales, pouvait parvenir à changer les règles, ne plus subir la loi dure, stricte et impitoyable de la survie naturelle pour vivre selon les règles, certes plus nombreuses et complexes mais également plus souples et indulgentes, de la société dans l’espoir de permettre aux hommes de devenir des hommes meilleurs? 

Bandeau-grottes-sare-homme-prehistorique copie
Bien des choses étaient impossibles avant de devenir réelles.

Pourquoi l’homme a-t-il cette particularité et quelle peut en être la raison ou le sens, si tant est que raison ou sens il y a? Le questionnement est à l’évidence encore bien vaste et loin d’aboutir, si bien qu’au terme d’une telle réflexion on peut se demander si l’on a réellement progressé. Mais j’ai dans l’idée qu’on y trouve tout de même une réponse porteuse d’espoir: si nous avons été capable d’ériger notre propre environnement, nous sommes capable de l’améliorer. Nous ne sommes pas tenus de subir la société comme le résultat d’une adaptation incontrôlée à la nature dont nous serions alors toujours contraints de respecter les règles impitoyables. Il n’existe pas de fatalité sociale, de « nécessité » de lutte pour la survie, de « besoin » de sélection des plus aptes, la société étant l’expression de la lutte de l’homme contre la fatalité des règles de la nature, elle suffit en elle même à démontrer que rien n’est impossible socialement. Toute allusion à une société que l’on subirait, sur laquelle on n’aurait aucun contrôle et qui serait impitoyablement régie par des obligations qui nous dépassent, est contradictoire et toute opinion suggérant qu’on accepte une telle fatalité est profondément anti-sociale et donc, strictement sémantiquement, inhumaine .

Si nous avons érigé des sociétés, ce n’est pas par obéissance aux règles de la survie naturelle, mais bien par opposition à elles, dans l’objectif de créer un environnement dans lequel l’homme puisse se réaliser en tant que créature morale (je sais que ce terme est difficile à employer sans connotation religieuse, mais je tente le coup), dans lequel il ne s’agisse plus de « survivre » mais de « vivre » pleinement, dans lequel il soit possible de faire ressortir en l’homme sa meilleure part, celle qui ne vise pas à agir pour soi et contre tous, mais pour soi et pour tous. Si l’homme a su jusqu’à présent contrer les obligations naturelles de la survie, alors comment une « réalité », soudainement présentée comme fatale, sinistre et cruelle pourrait l’empêcher d’aller plus loin? Et si nous arrivions justement à une étape dans laquelle le modèle même de compétition était devenu obsolète? Laissez-moi lire dans vos pensées: vous êtes pantois d’admiration devant l’adresse de cette transition qui semble annoncer un prochain article… et vous avez raison ;)

Laissez un commentaire

Copyright © 2018 Penseur sauvage
Blog propulsé par WordPress et conçu par Penseur sauvage
Articles (RSS) et Commentaires (RSS). 34 requêtes. 0,176 secondes.