[Réponse] Le rapport de force est-il démocratique ?

[En réponse à une discussion sur la démocratie et le rapport de force]

Je suis globalement d’accord avec ce que tu dis de la grille de lecture [ndlr ; Que le marxisme est une grille de lecture du monde, pas forcément invalide en n’étant pas la seule possible], mais c’est un débat philosophique d’une subtilité interminable (la question du structuralisme précisément). Il s’agirait de savoir si, comme le pensait Marx, la structure (le modèle économique) est déterminante, donc si la société fait l’individu ; ou si, comme le défend la doctrine capitaliste, c’est l’individu qui est déterminant, donc si c’est l’individu fait la société.

C’est une dichotomie qui est au cœur de la division politique gauche/droite, avec (en très gros traits) à droite la conviction que l’état doit s’effacer devant l’individu et la société doit le hisser vers le haut (l’individu doit se battre pour se faire sa place par exemple, méritocratie tout ça), alors on obtiendra une société qui sera la somme des valeurs de chacun (donc plus « valeureuse » dans son ensemble) ; et à gauche l’idée que la société doit soutenir l’individu et compenser les injustices, car si la société légitime des inégalités, elle provoque des comportements asociaux de la part des individus (délinquance, corruption etc).

L’extrême du premier c’est l’ultra-libéralisme (ou libertarianisme), dans lequel on arrive à un véritable darwinisme social : il y a une liberté totale dans les rapports sociaux, donc une entreprise par exemple est libre de faire travailler ses employés à n’importe quel horaire, pour un salaire qu’il lui appartiendra entièrement de négocier avec l’employé et bien sûr sans aucune charge sociale (assistanat, tout ça). Or c’est une négation complète du rapport de force justement, qui part du principe que quand un patron demande à un employé de travailler le dimanche, l’employé est libre de refuser alors qu’en réalité le patron peut exercer des contraintes (menaces de licenciement, retenue de salaire etc). On aboutirait à une oligarchie (qu’on constate en partie actuellement, car on est bien engagé dans cette voie) dans laquelle les travailleurs seraient exploités par une minorité ultra-riche.

L’extrême du second c’est la dictature communiste type URSS, dans laquelle l’individualité de chacun est niée et doit s’écraser face au système : puisque c’est le système qui fait les individus, l’objectif unique est d’instaurer le « socialisme » dont on suppose qu’il résultera des individus « socialistes ». Le problème c’est que la fin justifie les moyens dans cette logique. Si quelqu’un est contre, alors c’est lui qui a tort et il est une menace au socialisme, il est donc légitime de l’enfermer ou l’éliminer pour le réduire au silence peut importe les raisons de son désaccord car de toute façon on suppose que le but visé dépasse l’intérêt individuel de chacun. Or c’est vicié car puisque, du coup, tout le monde n’est pas déjà d’accord (puisqu’on n’est pas déjà dans le socialisme), alors seule une élite soigneusement choisie peut être en position de décider de la politique à suivre, les autres doivent s’en remettre à eux pour poursuivre honnêtement ce but. On a donc une classe qui se forme, celle des « intouchables », qui a les pleins pouvoirs et qui fait le jour et la nuit en terme de vérité politique. Être contre eux c’est être contre le socialisme, donc justifier sa persécution quand bien-même (en réalité) cette caste se serait pervertie et on persécuterait en fait un véritable socialiste.

Si on veut éviter à la fois ces deux extrêmes, il faut sortir de cet idéal essentialiste de « modèle de société ultime ». La société idéale n’est pas celle qui laisse une liberté complète aux individus (et autorise à terme la paupérisation de la majorité) ; ni celle qui prétend avoir la réponse définitive à la dialectique de l’histoire* et s’autorise à nier l’individualité de chacun au prétexte du maintien d’une société qui soit meilleure pour lui-même que celle que l’individu désir. La seule bonne réponse (c’est mon « point de vue », mais j’ai toujours raison), c’est de penser une « bonne société » comme ni plus ni moins qu’une société qui soit conforme à celle que veulent ceux qui la constituent.

La lutte (donc le rapport de force) est toujours synonyme d’arbitraire, si on veut obtenir une société qui soit bien celle dont veulent ses membres il faut donc de la démocratie pour éviter la violence. C’est à dire la possibilité pour ses citoyens de proposer par eux-mêmes (même un individu seul, pour peu qu’il parvienne à convaincre) et soumettre à la validation d’eux-mêmes (via la majorité des suffrages) une proposition qui sera alors appliquée indépendamment de ce qu’en pensent les dirigeants de l’état (en démocratie on ne peut pas avoir raison contre le peuple). De ce fait, si le peuple ne veut pas d’un système dans lequel son individualité est niée, il peut en obtenir un qui la lui reconnaisse (par exemple via la liberté d’expression, la liberté de culte, la non-discrimination ethnique etc. etc.) ; si le peuple trouve qu’il y a un trop grand écart entre les classes riches et pauvres, il peut obtenir une politique protectionniste qui limitera le pouvoir des employeurs sur les employés et réduira cet écart.

La vision sociale ne peux pas se penser de manière essentialiste, on ne peut pas définir à l’avance quel est le « seul vrai bon compromis » entre ces deux extrêmes et l’imposer de manière éternelle. Il faut penser ce compromis de manière utilitariste et évolutif (non figé), c’est à dire laisser le peuple décider lui-même, par la majorité (car c’est le seul moyen de satisfaire le plus grand nombre) de quel compromis il veut. Mais surtout de lui laisser la possibilité à tout moment de rectifier tout ou partie de son choix, s’il constate que ça ne fonctionne pas et que la politique actuelle est en train de glisser vers un extrême ou l’autre. La démocratie est une soupape de sécurité à ce que Marx appelait la lutte des classes, son erreur était de vouloir l’abolir par la force, on a constaté que ça ne marchait pas car on n’obtient pas la paix par la violence, il faut l’obtenir par le dialogue en permettant que ce dialogue ait lieu (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui en France).

Lorsque le système est figé et non-démocratique, alors le peuple est obligé de recourir à la force pour rétablir l’équilibre, ce qui implique bien sûr d’avoir attendu une dérive très avancée qui justifie qu’on prenne les armes (dans la version extrême du truc). Mais lorsqu’il y a de la démocratie (et je rappelle que la démocratie est affaire de degré elle aussi, pas d’absolu, cf. ma vidéo sur le sujet), alors il n’est pas nécessaire d’en arriver à ça car on peut obtenir le changement de société voulu plus facilement qu’en passant par la force (qui n’est légitime qu’en dernier recours). Ce qui fait que plus la société est démocratique, plus cet équilibrage entre ce que veut le peuple et ce qu’est réellement sa société se fait tôt et pacifiquement lorsqu’une dérive s’amorce : il suffit, dès qu’une injustice survient, de la débattre publiquement et la corriger. A l’inverse, moins elle est démocratique, plus il sera nécessaire d’aller au conflit pour résoudre la tension politique en train de naître, puisqu’on ne disposera pas des outils administratifs pour corriger le tir dès le début, il faudra attendre que la situation justifie une mobilisation suffisante des citoyens pour faire plier le système.

Dans notre propre exemple on est dans un entre-deux : on n’est pas une démocratie car on n’obtient à l’évidence pas la politique qu’on souhaite, mais on dispose tout de même d’outils démocratiques (dont ne disposent pas les coréens du nord par exemple) parmi lesquels l’élection présidentielle par exemple. Bien qu’elle soit très verrouillée c’est toujours plus simple de s’organiser en parti politique et remporter l’election contre vents et marrées (dédicace à l’UPR) que de risquer sa vie à renverser le pouvoir par la force, donc notre « point de rupture » pour obtenir un changement se situe bien avant le besoin de révolution violente (contrairement à la Corée du nord, qui ne peut changer les choses que de cette manière là), mais demande tout de même d’en arriver à un point de dérive qui oblige les citoyens à se mobiliser et s’impliquer politiquement pour faire changer les choses, ce qui dans une véritable démocratie ne serait même pas nécessaire car le problème aurait été corrigé avant même d’en arriver à ce stade et on serait déjà au plus proche possible de la société dont veut le peuple.
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*Marx avait lu Hegel, il affirmait que le communisme était la « fin », au sens télos (le but), de la dialectique sociale exprimée par la lutte des classes. D’où le concept de « lutte finale » : après celle là, l’humanité à atteint son but et la lutte n’est plus nécessaire, elle est terminée.

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